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Yann le simple, du bourg de Kerbrégant
lundi 5 janvier 2026, par
Notez cet article :Dans le bourg de Kerbrégant, tout le monde connaissait Yann le Simple.
Il n’était ni sot ni méchant, ni même paresseux —
Non, Yann avait simplement cette manière d’être qui semblait flotter à côté du monde, comme un bouchon de liège sur une mer calme.
Les gens disaient de lui :
« Ah, ce pauvre Yann… il a dû perdre un morceau de sa cervelle sur le sentier, en venant au monde ! »
Pourtant, il était utile à tous.
Un jour, il aidait le meunier à dégager la roue,
le lendemain il réparait une barrière,
et le surlendemain il portait des paniers de poissons jusqu’au quai.
Il vivait d’un rien, mais ce rien-là lui suffisait bien.
Chaque samedi, lorsque la grande cloche sonnait l’ouverture du marché, il y avait toujours quelques gars pour l’appeler :
— Hé, Yann ! Viens donc par ici ! On a un jeu pour toi !
C’était devenu un spectacle, presque un moment attendu autant que l’arrivée du boulanger.
L’un sortait un billet de cinq francs, bien tendu entre deux doigts,
et un autre agitait deux pièces de deux francs, qui tintaient comme deux petites cloches.
— Allez, Yann, choisis ! Le billet ou les deux pièces ?
Yann regardait longuement… un peu trop longuement.
Puis, il disait :
– Là, il y en a 2 ..
et sans surprise, il tendait la main vers les deux pièces, les faisant disparaître dans sa poche.
Un grand éclat de rire secouait alors la place :
— Yann, voyons ! Deux et deux, ça fait quatre !
Et cinq, c’est plus grand que quatre !
Yann souriait, opinait du bonnet, comme s’il comprenanit la leçon, et puis il continuait son chemin, d’un pas tranquille.
Mais ce samedi-là, les gars du bourg, de bonne humeur — ou peut-être un peu trop échauffés par le cidre — décidèrent d’en remettre une couche.
Plus tard dans l’après-midi, près de la taverne, ils le rappelèrent :
— Yann ! Attends donc ! On a encore un petit jeu pour toi !
(Et les femmes, sur le pas des portes, levaient les yeux au ciel :
« Ah, ces grands enfants… toujours à taquiner le pauvre Yann ! »)
Cette fois, ils ressortirent leur mise en scène avec un soin presque théâtral.
Le billet était encore plus neuf, bien claquant,
et les pièces, eux, les frottèrent sur leurs vestes pour les faire briller davantage.
— Allez, mon gars, deuxième chance ! Choisis bien !
Yann sembla hésiter — assez longtemps pour que les mauvais plaisants se trémoussent d’impatience.
Puis, comme toujours, il saisit les deux pièces.
Les rires fusèrent à nouveau, encore plus forts :
— Il ne comprend vraiment rien, ce Yann !
Faut croire qu’il compte comme les poules !
Et Yann, sans se presser, répondit simplement :
— Eh bien merci, les gars… c’est bien gentil.
Et il repartit, les deux pièces ajoutées aux deux premières.
Un voyageur — certains disent un marchand, d’autres un maître d’école ou un marin à terre — avait observé la scène depuis le début.
Son regard n’était ni moqueur, ni gai : il semblait plutôt intrigué.
Il rattrapa Yann dans la ruelle derrière l’église :
— Dites-moi, mon ami… vous savez un peu compter, n’est-ce pas ?
— Oh oui, un peu, fit Yann.
— Alors pourquoi prenez-vous pièces ?
Vous savez que le billet vaut plus ?
Yann s’arrêta, s’humecta les lèvres, puis répondit d’un ton très calme, presque sérieux :
— Bien sûr que je le sais.
Mais pensez-y monsieur, le jour ou je prendrai le billet, le jeu s’arrêtera.
Et plus personne ne me donnera rien du tout.
Tandis que maintenant… à chaque fois qu’ils veulent rire, eh bien… ça me fait quatre sous.
Et, ma foi, ils aiment souvent rire .
Le voyageur resta bouche bée, puis éclata d’un rire franc qui se répercuta contre les murs de granit.
— Parbleu ! dit-il.
Dans ce pays-ci, les simples ne sont pas ceux que l’on pense.
Aujourd’hui encore, les anciens, quand ils racontent l’histoire, soulignent qu’il faut être bien malin pour vivre comme un simple.
Et parfois, le plus nigaud du village, n’est pas celui qu’on croit.
Au clair de ma plume