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Le puits de Kervalo
lundi 24 novembre 2025, par
Notez cet article :Dans le petit bourg de Kervalo, entre deux haies d’ajoncs et un vieux pommier, se trouvait une maison de pierre qu’on disait « inhabitée depuis fort longtemps ».
Le puits, au milieu de la cour, avait vu passer tant de générations qu’on l’appelait simplement "le Vieux".
On venait encore y puiser l’eau l’été, car elle y restait fraîche, même quand les ruisseaux tarissaient.
Cette batisse était la propriété de Maître Larnoux, le notaire du canton.
Alors, quand ce dernier décida de la vendre, tout le monde au village sut que le vieux M. Lemoine, l’instituteur à la retraite, s’y intéresserait. Tous savaient qu’il y voyait un lieu tranquille pour finir ses jours, lire ses livres, et peut-être cultiver quelques rangs d’oignons.
L’affaire fut vite conclue : un prix honnête, une poignée de main, quelques papiers et chacun rentra chez lui satisfait.
Deux jours plus tard, voilà le notaire qui revient, robe au vent, visage grave et papiers à la main.
— Monsieur l’instituteur, dit-il, il y a peut-être un détail que j’ai oublié de vous préciser.
Nous sommes bien d’accord, je vous ai vendu le puits, mais pas l’eau qu’il contient ?
Le vieil instituteur releva la tête de son livre et regarda le notaire.
— Je vous en prie , Maître, développez
Eh bien voilà, si vous souhaitez continuer à l’utiliser, il faudra, hélas, régler un petit supplément. Mais ne vous inquiété pas je vous ferai un prix convenable
Lemoine leva la tête de son livre, le regard tranquille. Il posa ses lunettes, prit le temps d’allumer sa pipe, et répondit d’un ton paisible :
— Fort bien, Maître. Alors, venez la chercher, avant demain.
Le notaire cligna des yeux.
— Comment donc ?
— Avec vos lois, vos mots, vos parchemins, dit l’ancien maître.
— Mais enfin, comment voulez-vous que je fasse ? ce n’est pas possible ! s’exclama l’autre.
— Eh bien voilà, répondit Lemoine avec un sourire, je vous laisse résoudre cette difficulté, voyez-vous. Moi, je n’enseigne pas à gagner… j’enseigne à grandir.
Le lendemain, on dit que Maître Larnoux passa près du puits, la tête basse, sans ses papiers. Il adressa un bref signe de tête au vieil instituteur et continua son chemin, sans un mot.
Depuis ce jour, on raconte à Kervalo qu’il vaut mieux apprendre à penser qu’à posséder, car le savoir éclaire là où la loi s’égare.
Fin du conte
Fait et figé à Nantes, sous la mémoire de ses eaux
© 2025 – Martial D.
Au clair de ma plume